Les tomates du Titanic

Des montagnes d’inconscience dans nos assiettes

 

Nous sommes à la montagne, enfin arrivés dans notre village savoyard. Après 9 heures de route dont 6 heures de bouchons, les cimes ont un petit goût de victoire. Les sapins aux branches qui croulent sous la neige sont tout simplement sublimes.

Le logement sera disponible à partir de 17 heures. Il nous faut « tuer le temps » comme on dit.

Il est 11h50 et nous nous mettons en quête d’une table accueillante. L’hyper-centre est toujours à éviter. Des usines à touristes. Des flocons commencent à tomber. Nous nous réfugions dans un petit restaurant aux allures familiales. Carte en main, nous scrutons les spécialités montagnardes qui semblent se disputer notre choix. J’opte pour le fondant savoyard qui mélange reblochon, pomme de terre et tomates.

 

Tomates ?

 

Nous sommes le 4 février.

Il neige.

Où peuvent donc bien pousser ces malheureuses tomates ?

 

La serveuse arrive. Elle a les joues bien roses. Sa corpulence tout en rondeur, est typique des belles filles de nos campagnes qui n’ont rien à envier à la soi-disant élégance des parisiennes. Face à son air avenant et son large sourire, je lui demande (car j’aime bien savoir ce qui va finir dans mon estomac) :

  • Ce sont des tomates en conserve ? (à la rigueur, pourquoi pas…)
  • Non, elles sont fraîches bien-sûr
  • Ah ? Mais ce n’est pas la saison. (Elles poussent où ? c’est une variété OGM qui se développe sous la neige ?)
  • Mais vous en trouvez quand même dans les supermarchés
  • Hum… pas ceux dans lesquels je vais.

 

Bref, je vais prendre le fondant avec le reblochon, les pommes de terre mais sans les tomates. Bizarrement, la serveuse a perdu son sourire. Ces gestes sont devenus plus brusques. Nous sommes manifestement devenus, en 1 seconde, les clients pénibles de la journée. Vous savez, ceux qui sont du genre à poser des questions.

 

Devant mon beau fondant très odorant, je ne peux que m’interroger sur autant d’inconscience :

Comment un commerce qui vit des saisons, du froid, de la neige, autrement dit du tourisme de la montagne et donc qui est directement impacté par toutes les conséquences du dérèglement climatique… qui plus est, un restaurateur qui se présente comme « authentique », peut-il proposer ce type de plats ?

 

Histoire d’en rajouter une couche – il faut dire que j’ai un bon public – au moment de payer, je suggère à la patronne, celle qui ne bouge pas de sa caisse histoire d’être sûre que l’argent entre bien, « vous devriez identifier vos plats végétariens dans vos menus. Les vegans ont le vent en poupe vous savez. »

La maîtresse des lieux hausse les yeux au ciel et me lance un lapidaire « au revoir merci » en me rendant ma carte de paiement.

 

Quel bel accueil.

 

Il est bien clair que je ne remettrai jamais les pieds dans cette charmante auberge familiale à la cuisine qui a si envie de respecter ses traditions culinaires et son terroir.

 

En nous promenant dans ce village de Savoie, par curiosité, je regarde toutes les cartes des restaurants qui sont sur ma route.

 

Et devinez quoi ?

 

Dans les Alpes, en plein hiver, tous et je dis bien tous proposaient au moins un plat avec des tomates.

 

Ce qui est drôle (enfin… plutôt absurde), c’est le manque de cohérence de tout ce petit monde qui vit de ce que la nature lui donne : le froid, la neige. Ce qui est étonnant (enfin… plutôt consternant), c’est que les municipalités du côté français des Alpes ne poussent pas leurs commerçants et les autres acteurs locaux à avoir une démarche environnementale impeccable (ce qui est juste une question de survie), à travailler sur l’authenticité réelle de leurs produits (et donc d’accroitre leur attractivité). Il paraît pourtant qu’elles sont si « dynamiques » en la matière… c’est étrange tout de même autant de paradoxes.

 

Non, manifestement, dans ce petit et plus vraiment charmant village alpin, les acteurs locaux préfèrent jouer comme l’orchestre du Titanic : notre bateau coule, nous faisons tout pour mais :

Bonnes vacances au ski !

(Amusez-vous bonnes gens, notre maison brûle et nous regardons ailleurs).

 

Crédits photo : © Denis Zaporozhtsev – Fotolia.com

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